La Messe des artistes 2020 : désacraliser pour mieux se rapprocher du divin

C’est dans une église Saint-Pierre-d’Arène archi-bondée que l’édition 2020 de la Messe des artistes fut dite à Nice ce Mercredi des Cendres.

par Janaka Samarakoon pour artworks! | 27/02/2020
©2020 Janaka Samarakoon pour artWorks!

Tout le petit monde artistique de Nice s’était donné rendez-vous ce 26 février 2020 à 18h pour la Messe des artistes, cet évènement annuel devenu incontournable dans le calendrier cultu(r)el niçois, que — pour reprendre la punchline des organisateurs — même les croyants ne ratent sous aucun prétexte ! Sans oublier les cent vingt artistes venus de dix-sept pays et leurs œuvres, qui siégeaient en majesté dans la généreuse nef et sur les bas-côtés de l’église néo-romane.

Étrange cérémonie, donc, que cette Messe où le sacré tutoie le profane pour une élévation commune ; où les extases charnelles montrent le chemin à celles mystiques… Le tout dans une bonhomie fraternelle, universelle et œcuménique.

Ce serait en 1926, dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois à Paris, qu’aurait pris racine cette célébration perpétuée à Nice, l’un des rares diocèses à se prêter encore au jeu. Le sulfureux — et pas toujours fréquentable — Adolphe Léon Willette (1857-1926), caricaturiste, communard et anarchiste, serait à l’origine de cette célébration née d’une envie de « choquer les bourgeois ». Selon les vœux du pionnier, la Messe a pour fonction de « recevoir les cendres et prier pour ceux qui doivent mourir dans l’année ».

© Prends pitié de nous (2019), Nathalie Broyelle | photo © 2020 Janaka Samarakoon pour artWorks!

Dans une atmosphère solennelle, en clair-obscur, propice au recueillement, une spiritualité dénudée de tout prosélytisme y prend son envol. C’est aussi une occasion où l’Église célèbre son attachement viscéral à l’art, et où les artistes, malgré toute la liberté séculaire dont ils jouissent aujourd’hui après des siècles d’affranchissement progressif, reviennent s’abreuver à leur source originelle…

Quoi qu’il en soit, la Messe des artistes, telle qu’elle est pratiquée à Nice, est une célébration du vivant avec ce qu’il a de plus ineffable : l’art. Le mysticisme religieux y catalyse celui de l’art, et vice versa. Dans une atmosphère solennelle, en clair-obscur, propice au recueillement, une spiritualité dénudée de tout prosélytisme y prend son envol. C’est aussi une occasion où l’Église célèbre son attachement viscéral à l’art, et où les artistes, malgré toute la liberté séculaire dont ils jouissent aujourd’hui après des siècles d’affranchissement progressif, reviennent s’abreuver à leur source originelle — une source aussi intarissable qu’incontournable. Ce lien ombilical reste évident dans les thèmes abordés lors de cette édition 2020 — « Paradis, enfer et purgatoire » — et dans leur matérialisation visuelle.

L’esprit baroque, art prosélytique par excellence, prédomine dans cette édition 2020 en ceci qu’elle laisse libre cours au débordement du pathos et célèbre l’émotion la plus immédiate. Ne s’agit-il pas là de deux notions que se disputent la religion et l’art ? Cette double lecture — voire cette ambiguïté — était déjà présente dans les œuvres religieuses d’alors, du moins à partir du Cinquecento renaissant, et plus encore dans le baroque romain. Il suffit de regarder un crucifix d’époque qui, libéré du morbide gothique, offre le corps dénudé du Christ non plus comme un motif méditatif sur la vanité et le reflet de la culpabilité humaine, mais comme une célébration du vivant. Tout en mettant à nu la fragilité humaine de Jésus, cette iconographie-là exaltait sa présence charnelle — objet d’extase plus ou moins mystique (cf. L’Extase de sainte Thérèse, Gian Lorenzo Bernini) ! À ce titre, on est ici proche de l’esprit d’un Caravage qui, par le biais de la désacralisation, court-circuitait le chemin vers le sacré. Il rapprocha de façon radicale l’iconographie religieuse de la vie quotidienne. C’est dans ce sens que les Adam, les Ève et autres figures saintes de la Messe des artistes 2020, avec un érotisme triomphant, nous servent d’escabeau pour nous rapprocher, tant soit peu, du sacré, et donc de l’absolu — cette quête qui anime notre modernité artistique.

Photos © 2020 Janaka Samarakoon pour artworks!

Contenus originaux artworks!

vous aident à aller plus loin…

Interview réalisée avec Alain Jacquet, commissaire d’exposition, le 26 février 2020 à l’église Saint-Pierre-d’Arène de Nice.

Sur le même thème…

Interview avec Florian Levy, plasticien

Interview avec Florian Levy, plasticien

À mi-chemin entre peinture, photographie et hallucination visuelle, Florian Levy, photographe-plasticien formé à la bijouterie propose une œuvre foisonnante.

Dernières parutions

El Mirador, la maison niçoise de « VOL DE NUIT »

El Mirador, la maison niçoise de « VOL DE NUIT »

El Mirador, la maison niçoise de "VOL DE NUIT"  Dans une maison chargée d’histoire — celle où Antoine de Saint-Exupéry et Consuelo vécurent lors de l’écriture de Vol de nuit — une femme s’apprête à faire ses valises. Une de plus. La maison en a vu défiler beaucoup...