En s’appuyant sur l’héritage de deux figures tutélaires qui célébraient un homoérotisme d’une vérité troublante, Nathalie Broyelle, elle, exalte le corps féminin sous l’emprise d’une sexualité sans fard. Le désir y dispute l’effroi et le sacré le profane. Elle dévoile actuellement sa toute dernière production à l’École d’art Orange Bleue, à Nice, dans une exposition intitulée Chair aimée. Portrait signé artWorks.
Nathalie Broyelle, Dernier jour (2020), peinture originale de 46 X 68 cm sur affiche de 57 X 76,5 cm
Une chair martyrisée mais une chair libérée !
Tel semble être le programme que fait sien Nathalie Broyelle, artiste niçoise née à Aix-en-Provence, exposée en ce moment chez Louis Dollé, à Nice. Une chair féminine longtemps suspectée — aussi désirée que redoutée, sans cesse convoitée mais plus souvent réprimée que célébrée au fil des siècles d’histoire culturelle. « Si [le sexe féminin] est consacré et adoré dans l’histoire de l’humanité, nous avertit l’artiste en préambule à son exposition, il est aussi exilé, maudit, conspué, mutilé et interdit. »
Présentée dans le cadre du festival Femme en scène, l’exposition Chair aimée réunit deux séries récentes : Art au Bacon et Les Damnées. Deux ensembles plastiques d’une grande fécondité et d’une remarquable cohérence, placés sous les auspices de deux monstres sacrés de l’histoire de l’art, le Caravage (1571-1610) et Francis Bacon (1909-1992). Deux figures extrêmes, situées aux bornes d’un arc iconographique tendu sur plus de quatre siècles.
Deux séries de tableaux placées sous les auspices de deux monstres sacrés de l’histoire de l’art, le Caravage (1571-1610) et Francis Bacon (1909-1992), deux trublions qui occupent les extrémités d’un arc iconographique borderline s’étendant sur 400 ans d’art…
Du maître italien qui a fait des garnements des bas fonds romains des figures de sainteté — et vise versa — Nathalie Broyelle retient un esprit désacralisant. Chez Caravage, le sacré ne s’impose jamais comme transcendance abstraite, mais surgit du trivial lui-même. Chez Caravage, le sacré ne s’impose jamais comme une transcendance abstraite, mais surgit du trivial lui-même : auréoles à peine perceptibles, gestes d’une familiarité quotidienne, visages aux traits populaires mais habités d’une douceur éthérée — autant de signes par lesquels s’établit une continuité entre l’humain et le divin.
Les figures féminines de Broyelle procèdent d’une tension analogue. Elles sont à la fois ici et ailleurs. « Ici », par la présence de leur chair tour à tour malmenée, déchiquetée, dépiautée, le tout pour la mieux célébrer par une matière qui demeure palpable… « Ailleurs », par la disposition des corps aux poses abandonnées et par l’expressivité des visages en extase : les yeux absents, les têtes renversées, les corps lascivement offert au regard… qui soustrait ces corps à leur simple condition terrestre. Ici, une pose équivoque d’un corps dénudé conduit le regard vers une tête auréolée. Là, une figure contorsionnée dont la tête renversée, béate, nous signale une croix… Par ses détails d’une incongruité calculée, un glissement s’opère : le dispositif charnel devient expérience mystique. Depuis l’iconographie baroque, l’on sait que l’extase spirituelle emprunte volontiers les voies de l’extase corporelle.
La composition elle-même traduit cette dualité. La partie inférieure des toiles, dominée par les jambes, le ventre ou le sexe, relève d’un registre terrestre, incarné. La partie supérieure — visages, gestes, regards — s’élève vers un espace plus indéterminé, comme traversé par une aspiration à l’invisible. Entre ces deux pôles se noue une tension où sacré et profane ne s’annulent pas, mais se fécondent mutuellement dans une recherche du sublime.
Du maître italien qui a fait des garnements des figures saintes — et vise versa — Nathalie Broyelle retient l’esprit désacralisant.
Nathalie Broyelle, Sous les jupons (2020), peinture acrylique 76 x 126 cm sur toile de 84 x 126 cm
Nathalie Broyelle, La vengeance de St Agathe(2020), peinture acrylique sur toile de 85 X126 cm
Sainte Agathe occupe une place prépondérante dans l’iconographie de Nathalie Broyelle. Femme sacrificielle par excellence, usurpée et littéralement dépossédée de ses attributs féminins, Sainte Agathe dont la divine beauté en précipita la fin tragique, devient chez l’artiste non une victime mais une archétype triomphante. Ses seins mutilés, elle les présente au spectateur non dans un geste de renoncement, mais, au contraire, dans une affirmation vindicative : c’est une offrande qui semble célébrer un libre arbitre jusqu’au-boutiste.
Le sexe féminin est souvent au centre géométrique de ces toiles. Non plus suggéré, caché ou idéalisé, il s’affiche insolemment dans sa vérité anatomique. Obscur objet de fantasme, intarissable source de désir, c’est un millefeuille de mystère qu’il convient d’éplucher… Non comme objet, mais comme seuil qui accompagne le profane vers le sacré.
Non plus suggéré, caché ou idéalisé, le sexe féminin s’affiche insolemment dans sa vérité anatomique. Obscur objet de fantasme, intarissable source de désir, c’est un millefeuille de mystère qu’il convient d’éplucher…
Si la série des Damnées relève d’un geste extraverti, affirmant avec force l’image d’une chair féminine affranchie — et laissant affleurer, en filigrane, une forme de solidarité avec les figures saintes de l’histoire sacrée, canonisées malgré elles pour le meilleur comme pour le pire — la série Bacon, à l’inverse, se donne comme une expression plus introvertie, où l’artiste explore les méandres d’une sexualité féminine longtemps laissée dans l’angle mort de la représentation. Si la première entreprend de déconstruire la grande Histoire picturale (patriarcal), la seconde semble relever d’une chronique plus intime, explorant les strates personnelles et psychiques de l’expérience.
Le procédé est ici singulier. Partant de reproductions d’œuvres de Francis Bacon, l’artiste s’approprie littéralement les compositions de l’iconoclaste anglais en intervenant directement à leur surface. Refaites, effacées, détournées, voire violentées, ces compositions néo-baconiennes voient leurs héros masculins angoissés se muer en héroïnes plantureuses qui se transforment en objets visuels plus fascinantes qu’engoissantes : à la fois familiers et étranges, appartenant à un système référentiel archiconnu (Francis Bacon Superstar) mais, en fin de compte, procurant des sensations inédites.
Une fois broyée par l’intervention de l’artiste, que reste-t-il encore de Bacon ? Un thème chromatique plus ou moins apparenté à l’original, avec ce même sentiment de huit-clos qui coince les modèles dans leurs retranchements émotionnels, et surtout un même théorème existentiel.
Une fois broyée par l’intervention de l’artiste, que subsiste-t-il encore de Bacon ? Un climat chromatique plus ou moins apparenté à l’original, et surtout ce même sentiment de huis clos qui confinait jadis les figures baconiennes dans leurs retranchements émotionnels. Mais le théorème existentiel s’en trouve déplacé. Ce n’est plus l’expérience d’un enfermement sans issue qui s’y joue, mais l’émergence d’une subjectivité féminine réappropriée, dont la profondeur énigmatique se substitue à l’angoisse originelle.
Francis Bacon affirmait peindre pour survivre à la violence d’exister. Nathalie Broyelle, elle, semble peindre pour reconquérir l’existence elle-même. Sa peinture ne se contente pas de représenter le corps : elle le restitue à sa puissance symbolique. Une chair traversée par la douleur, mais désormais délivrée de la honte. Une chair, enfin, rendue à sa souveraineté.
Nathalie Broyelle, Porc-no (2020), peinture originale de 46 X 68 cm sur affiche de 57 X 76,5 cm
Nathalie Broyelle, Le dernier jour (2020), peinture originale de 46 X 68 cm sur affiche de 57 X 76,5 cm
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