Sunethra Rajakarunanayake et Janaka Samarakoon à l’Alliance française de Colombo – 09-01-2025 © Pic Umayangani Jayarathne
Je traduis depuis vingt ans. Or, il y a deux semaines, pour la première fois, à l’occasion de deux interventions que je devais assurer à Kandy et à Colombo, je me suis penché non plus sur un texte à traduire, mais sur ma manière de traduire.
L’exercice s’est révélé d’une grande félicité intellectuelle : il m’a permis de dégager quelques conclusions que je n’hésite pas à qualifier de paradigmatiques — sans ironie ni mégalomanie, mais simplement parce que la traduction littéraire du cinghalais vers le français n’existe aujourd’hui, pour ainsi dire, qu’à travers mon propre travail.
Ces interventions m’ont donné l’occasion de stabiliser théoriquement ce que j’avais longtemps pratiqué de façon instinctive : habiter simultanément deux espaces symboliques — le cinghalais comme langue natale, et le français comme langue étrangère, assumée, désirée, et désormais pleinement habitée.
Ce déplacement touche au cœur du conflit traductologique contemporain (Berman, Venuti, Eco, Spivak, Nida, Toury…) — tel qu’il se cristallise autour de la traduction des textes extra-européens vers des langues occidentales dominantes, dans un contexte d’asymétrie historique et symbolique… Les courants progressistes tendent aujourd’hui à considérer l’acte de traduire lui-même comme une violence (Tiphaine Samoyault, ‘Traduction et violence’, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2020, 203 p., ISBN : 978-2-02-145178-8). Une violence immédiatement rabattue sur les grands récits de domination : colonisation, capitalisme, hégémonie culturelle. Traduire devient alors suspect par principe, et la fidélité, une forme de complicité.
Or, dans ce débat, je bénéficie d’un avantage aussi (in)confortable qu’inattendu : je traduis vers une langue qualifiée de « coloniale » (sic), tout en étant moi-même un enfant post-colonial (sic, sic). Autrement dit, je me situe exactement à l’endroit où le soupçon peine à s’installer sans se contredire ! De ce fait, je me sens sans doute plus libre et plus légitime qu’un Français natif traduisant cinghalais vers le français ; on me reprochera moins aisément les fantasmes d’exotisme de pacotille ou d’appropriation culturelle, ces catégories morales à travers lesquelles s’exerce aujourd’hui une terreur décolonisante, plus prompte à disqualifier qu’à comprendre — et encore moins à goûter. Je « transpose » (plus que traduire) ; sans complexe, mais avec responsabilité, au plus près du texte source. C’est depuis cette position — fragile, mais lucide — que je propose ici mon analyse (et déclare le débat ouvert).
Du cinghalais au français : traduire une manière de raconter — d’une langue à l’autre, d’un monde à l’autre
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