Via dei Ciliegi (Série), n° 2, 2024 © Janaka Samarakoon
Une mission menée depuis quelques semaines auprès d’une association œuvrant pour le bien-être des migrants m’a conduit à interroger ma propre trajectoire d’étranger vivant en France : traduire en français les paroles de personnes non francophones, durablement éprouvées par la vie, m’a progressivement permis de comprendre plus clairement ce qu’a été, et ce qu’est devenu pour moi, le langage — et plus précisément la langue française.
À mesure que je pénétrais, depuis l’extérieur, l’espace symbolique de la langue française, je faisais l’expérience d’une vertu propre du langage, que ma pratique de cette langue semblait exacerber. Il ne s’agissait ni d’éloquence, ni de précision technique, ni même de beauté stylistique, mais de sa capacité à recevoir l’expérience et à lui offrir une forme symbolique viable. Une forme où le vécu pouvait se tenir sans être appauvri. Même s’épanouir.
L’envie irrépressible de nommer n’est, pour moi, ni dominer ni appauvrir, mais offrir une demeure à ce qui, sans cela, resterait imprécis dans le vécu. Tant qu’une expérience reste sans nom, elle agit, mais ne repose nulle part. Elle est intériorisée, mais non tenue ; ressentie, mais difficilement partageable ; vraie dans l’instant mais précaire dans la durée.
Or, lorsque le langage réussit à bien nommer, il ne vient pas recouvrir l’expérience d’un vernis conceptuel : il la rejoint en l’affermissant. Il s’en approche suffisamment pour l’éclairer sans l’éblouir. Il la circonscrit sans l’enfermer. Dans cet ajustement délicat, quelque chose de très satisfaisant se produit : l’émotion cesse d’être pure intensité, le sens cesse d’être diffus, la connaissance cesse d’être abstraite. Une forme apparaît — non comme une clôture, mais comme une hospitalité.
Là, le langage devient réconfortant. Non parce qu’il console a posteriori, mais parce qu’il réconcilie en advenant : réconcilier le vécu avec la pensée, l’affect avec l’intelligible, et, ce faisant, le sujet avec son monde. Nommer, c’est introduire durablement une médiation là où il n’y avait que de l’immédiateté brute et passagère. Toute médiation réussie apaise, car elle signifie que le monde ne se dérobe pas entièrement, qu’il existe encore des formes capables de l’accueillir, et que le temps ne s’est pas simplement filé entre les doigts, mais qu’il a été habité.
Le travail que j’accomplis ponctuellement dans ce cadre associatif s’inscrit précisément dans cette perspective. Il vise à compenser, par le biais de l’interprétariat, l’impossibilité pour certains de nommer leur expérience dans un langage nouveau et partageable — une langue qui, par contrainte, s’impose désormais comme la seule voie d’accès à un monde commun. Je ne prétends pas que, par l’intermédiaire d’un tiers, le monde peut devenir pleinement et harmonieusement habitable par le langage. Mais je suis convaincu — et chaque heure passée à traduire leurs paroles en français me le confirme — que cette habitabilité passe, à coup sûr, par le langage.
Dans ces moments rares où la nomination semblait juste, j’observais que le langage cessait d’être un simple outil pour devenir un lieu. Et l’on éprouvait alors ensemble, avec une intensité paisible, que le monde — malgré ses fractures — pouvait encore être habité.
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