par Janaka Samarakoon pour artWorks! | 01/06/2026

Des angles de ouf. Des aplats qui défient les règles basiques de la chimie. Des compositions sens dessus-dessous. Des noirs d’une profondeur abyssale.

La street photo façon J-FP est une science. Une science colorée.

Dans la galerie Lou Babazou, qui accueille en ce moment la première exposition solo du photographe — sois fière, Lou Babazouk —, nous sommes au cœur de notre propre contemporanéité.

Les photos dont il a savamment couvert les murs blancs de la galerie — même la table et les deux chaises actuellement en « exposition » sont sciemment « curatées » par l’artiste, ne les ratez pas — sont comme des images arrachées au coin de la rue devant laquelle nous venons de passer, juste là ; comme volées à la belle demoiselle que nous avons vue assise, à l’instant, dans le tram, le regard vaguement poétique, ivre de son propre reflet dessiné sur l’écran de son smartphone ; comme prélevées à notre ville, Nissa la Bella, en plein été, quand les dégradés cèdent définitivement aux contours nets, aux angles droits, aux couleurs primaires. Exit le sfumato hivernal !

Devant l’objectif de Jean-Flavien Piquemal, les sujets qui arpentent nos rues acquièrent une prestance nouvelle. Ils sortent de leur quotidienneté pourtant si familière, si immédiate, pour s’élever d’un coup au rang d’icônes. D’archétypes. De la rue Droite au Sunset Boulevard, il n’y a qu’un pas, a-t-on envie de se réjouir. C’est à la fois actuel et hors du temps, ultra-familier, mais traversé d’une étrangeté presque lynchienne. Trivial au sens noble du terme : cela nous donne l’impression que nous aussi, dans notre propre banalité, pourrions être beaux comme ses héros guindés.

Mais ce n’est pas vrai. Jean-Flavien ne nous a pas choisis.

Dans les captations du photographe niçois, il y a beaucoup d’humain. On est même tenté d’y voir un certain humanisme — notion aujourd’hui un peu éculée, que l’on applique à tout et à rien, surtout en photographie. C’est un peu comme dire qu’il y a du Basquiat chez n’importe quel artiste urbain. Mais, qu’il me pardonne, Jean-Flavien a indéniablement quelque chose de Doisneau : des Doisneau tombés dans un pot de peinture, repêchés à temps avant que la couleur n’envahisse toute la composition — seulement un coin. Les pans de couleur, chez le jeune photographe, sont aussi nets, aussi radicaux. Comme un coup de couteau de Fontana dans une toile de Barnett Newman. Ou des Cartier-Bresson revus, corrigés et remis au goût d’Instagram à la bombe aérosol par un sale gosse.

L’artiste est un roi de la compo. Son art de superposer les plans défie le bon sens — et les lois élémentaires de la profondeur de champ. Cela frôle parfois le délire. Aussi fou que certains plans de Citizen Kane. Tout y est net : au premier plan, des lèvres aussi brillantes qu’un Balloon de Jeff Koons, qui happent le regard ; au second plan, un reflet qui émerge du néant sur un mur ocre ; et, enfin, à l’arrière-plan, un gamin, justement comme sorti d’un Doisneau, qui semble courir chercher une baguette — ou, plus contemporain, un paquet de chips.

Mais comment fait-il ça ?

Sa composition est aussi souveraine que sa gourmandise pour la couleur sans gêne. Je n’ai jamais vu autant de rose dans Nice que dans ses photos. Mais où trouve-t-il ça ? Comment fait-il pour faire des photos comme s’il jetait des pots de peinture à la figure des passants ? Sur les murs de nos nobles quartiers historiques ? Comment se fait-il qu’il n’y ait que des top models qui foulent nos pavés, au plus grand bonheur de ce voleur d’instants, mais à notre insu ? À quelle heure sort-il pour voir ça ? Festival de Cannes sur la place Masséna ? Toute l’année ?

Non mais là, rassurez-moi : cette demoiselle haut perchée, c’est le photographe qui l’a peinturlée comme elle est peinturlurée ? On ne sort pas comme ça, sinon dans un film de Bruce LaBruce.

Cette petite dame attablée dans un coin du Vieux-Nice, avec sa tasse rouge Almodóvar assortie à son manteau d’un rouge pareillement Almodóvar, c’est lui qui le lui a acheté, rassurez-moi. Car moi aussi, je fais de la photo, mais je ne vois jamais de pareils modèles. Ni en rouge Almodóvar, ni en orange Hermès.

Et ce mec qui se prélasse sur la Prom’ comme le Faune endormi de Bouchardon — mais contrairement au marbre du Louvre, cachant ses parties inavouables dans un pantalon chino ultra-slim acheté chez Celio —, c’est bien le photographe qui lui a demandé de prendre cette pose-là ? On ne soigne pas comme ça sa prestance quand on marche, nous autres. Quand on suce une glace. Quand on tend la tête vers l’astre solaire pour en sentir un peu la chaleur. On ne sait pas porter nos Ray-Ban hors de prix avec autant d’aplomb ! On n’empoigne pas nos sacs de cabas avec une telle suavité, tellement ils sont lourds !

À moins que… à moins que, sans le savoir, nous soyons tous aussi beaux, aussi colorés, aussi branchés, aussi pop.

Jean-Flavien, mon pote, moi aussi je veux être une icône. Prends-moi en photo.

 

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