par Janaka Samarakoon pour artWorks! | 23/03/2026
Sunethra Rajakarunanayake et Janaka Samarakoon à l'Alliance française de Colombo
Joanna Painter, En trance, 2025 (détail), huiles sur toile 100 × 50

Un père et ses deux fils en bas âge — une famille probablement monoparentale — réunis devant un spectacle dont l’objet demeure hors champ. Pourtant, tout se lit dans l’intensité des regards : trois visages saisis de profil, trois lignes de fuite tendues vers un point invisible, trois présences absorbées. Les yeux, fixes, captifs, brûlants d’attention, ne semblent égaler en intensité que ce qu’ils contemplent ; le hors-champ est un centre gravitationnel silencieux autour duquel tout s’organise. 

Les corps sont relâchés, les postures molles, les poses lascives, installant la scène dans une familiarité sans tension, au cœur du confort domestique tel qu’il se conçoit dans la classe moyenne occidentale. Les sujets s’abandonnent corps et âme pour mieux se donner au spectacle.

Le buste dénudé de l’enfant au premier plan accentue l’intimité quotidienne, la familiarité de l’ordinaire où toute retenue disparaît. Rien ne relève ici de la mise en scène : tout est répétition et habitude. Les visages, tendus vers l’image, ne trahissent ni surprise ni émerveillement ; plutôt une attente déjà comblée — comme si la scène se rejouait chaque jour, à la même heure, selon un rituel tacitement reconduit, à l’intensité paramétrée d’avance, algorithmique.

Les corps pratiquant cette liturgie domestique sont placés dans une promiscuité tactile rendue naturelle par notre modernité, débarrassée des anciennes pudeurs émotionnelles ou corporelles. Et pourtant, cette proximité n’est que trompeuse. S’ils sont côte à côte, chacun est ailleurs. Tous absorbés dans un monde qui n’est pas celui du présent partagé, mais celui, projeté, de l’image. Le temps commun se dissout en une pluralité d’absorptions individuelles.

Le présent — ou plus précisément la présence — devient alors une question hors propos. Ici, l’évasion prévaut. Elle ne nécessite aucun déplacement, aucun arrachement au confort. Le canapé post-COVID comme l’ultime sortie du monde.

Bien que hors champ, l’apparition qui se matérialise devant cette sainte famille, reconfigurée par la modernité, est immédiatement reconnaissable : c’est l’épiphanie télévisuelle quotidienne.

Le traitement hyperréaliste de la scène accentue la proximité troublante que le spectateur entretient avec le sujet de la toile. Tout est net, précis, au piqué extrême — comme ces images en ultra-haute définition qui saturent notre présence. Le tableau ne représente pas seulement une scène : il adopte les codes mêmes du monde qu’il décrit. Il est pop, lisse, et immédiatement reconnaissable. C’est le nôtre !

Derrière les figures, un halo circulaire, à l’esthétique cosmique façon Hollywood, explicite la portée de la scène. Elle convoque une iconographie familière, héritée des imaginaires fantastico-pop. On pense à cette esthétique rétro-futuriste des années 1980, largement recyclée aujourd’hui sur les plateformes de streaming. Elle agit comme une métaphore du flux d’images lui-même — un tunnel, une spirale d’attraction, un centre hypnotique vers lequel tout converge.
Par cette symbolique, l’idée se précise ; sans elle, le tableau aurait gagné pourtant en puissance ambiguë.

Ce flux — continu, captivant, irrésistible — façonne désormais notre rapport au monde. Il ne se contente pas de divertir : il structure les attentes, modèle les sensibilités et oriente les pratiques culturelles dès le plus jeune âge. L’évasion cathodique (sic) n’est plus une échappée ponctuelle : c’est une couche permanente de la réalité.

Ce que propose le tableau n’est pas seulement une scène familiale, mais une image condensée de notre hypercontemporanéité, vécue non plus au contact des corps, mais par écrans interposés. Vu à travers l’écran, le monde sensible — pourtant si problématique, si désenchanté — paraît presque praticable.

 

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