par Janaka Samarakoon pour artWorks! | 22/01/2021

Denis Gibelin est marcheur. Il est de ceux pour qui la marche n’est pas un simple déplacement, mais une manière d’habiter le monde. Et ce monde, ce sont avant tout les montagnes qu’il aime — ces surgissements géologiques issus des convulsions primordiales de la Terre, dont la présence immémoriale continue de modeler nos paysages autant que notre imaginaire.  Ces monstres s’imposent à nous avec une force tranquille, impassibles devant les soubresauts d’une humanité agitée. Des sages qui, de leur hauteur crétacée, nous contemplent sans nous juger.

Avant d’ensorceler Denis Gibelin, des sommets devenus mythiques comme le Mont Fuji ou la Sainte Victoire avaient déjà fasciné des générations d’artistes. Campés sur deux rives opposées du globe, ces deux montagnes furent aussi, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, des matrices de la modernité picturale. Leurs formes majestueuses qui se métamorphosent au gré des heures de la journée, des saisons de l’année, ont tour à tour inspiré, intrigué, voire obsédé les artistes jusqu’à nos jours.

Denis Gibelin appartient à cette lignée d’artistes profondément saisis par la puissance formelle de ces masses souveraines. Elles lui insufflent un culte presque sacré. Il n’est toutefois pas de ceux qui essaient de s’y mesurer, de vouloir « capter leur essence » sur un bout de papier ou encore moins de les ériger en allégories universelles. Au contraire, son travail est une leçon d’humilité artistique face aux forces impérieuses de la nature. La montagne n’est plus un motif : elle devient un interlocuteur silencieux, devant lequel l’artiste reconnaît et mesure la précarité de sa propre finitude.

Il n’est toutefois pas de ceux qui essaient de s’y mesurer, de vouloir capter leur « essence » sur un bout de papier ou encore moins de les ériger en allégories universelles. Non. Au contraire, son travail est une leçon d’humilité artistique face aux forces impérieuses de la nature.

La peinture, le dessin, et même les installations qu’il a dernièrement érigées in situ aux alentours des monuments naturels ne lui conviennent plus ajopurd’hui dans leur inévitable mimesis plastique. Ainsi, recourt-il désormais à un procédé radical, bien à lui ; il est radical dans sa simplicité. Il ne représente plus la montagne : il en recueille l’empreinte. Plus que d’une technique, il s’agirait, dira-t-on, d’un rite, d’un mode de relation.

À la Sainte-Victoire, ce geste prend une résonance particulière. L’artiste intervient sur des blocs de calcaire arrachés jadis à la montagne par l’exploitation industrielle. Son « grand atelier du Midi », suspendu comme un balcon précaire aux parois méridionales du massif, est la Marbrière — ancienne carrière d’où l’on extrayait d’énormes blocs, sciés à même la roche puis précipités dans le vide avant d’être dispersés à travers le monde.

Puis, un jour, brusquement, comme frappée d’interdit, l’exploitation cessa. C’était au début des années 1930. Les ouvriers abandonnèrent leur chantier, laissèrent leurs outils sur place et quittèrent les lieux. Certains demeurent encore aujourd’hui enchâssés dans la pierre, prisonniers des failles qu’ils avaient eux-mêmes ouvertes. Instruments d’une Passion profane infligée à la Sainte-Victoire, ils semblent désormais pétrifiés dans leur propre geste.

Les blocs abandonnés, quant à eux, jalonnent aujourd’hui un étrange parcours, comme les stations d’un chemin à la fois physique et mental. Ils conduisent le regard vers les hauteurs vertigineuses du massif, mais aussi vers les profondeurs de l’imaginaire qu’il ne cesse de susciter. Nous avons eu le privilège de les parcourtr avec le plasticien.

C’est sur ces blocs que Gibelin intervient. Ou plutôt, dira-t-il, que les blocs interviennent sur lui. Tirés au cordeau, leurs volumes réguliers constituent une anomalie au sein d’un paysage régi par l’irrégularité souveraine des formations naturelles, façonnées par des millénaires d’accidents géologiques.

Face à ces surfaces meurtries par l’extraction humaine, l’artiste adopte un geste d’une délicatesse presque réparatrice, comme s’il s’agissait de répondre, dans le silence, à la violence jadis infligée à la roche. Épreuve après épreuve, il constitue un répertoire d’empreintes, comme autant de fragments d’une écriture archaïque dont le sens se serait perdu.

DV 96 8h40 – Photo © 2021 Denis Gibelin

Le protocole est précis. Il humidifie la surface de la pierre avec l’eau de pluie recueillie dans les cavités de la carrière, puis applique un papier washi, qu’il presse doucement de ses mains nues. L’empreinte apparaît alors en négatif, révélant les moindres aspérités du bloc. Le geste est bref, sans violence, sans prélèvement. La montagne demeure intacte. Rien ne subsiste, sinon cette trace fragile, arrachée au flux du temps. Et de son passage, rien ne sera laissé non plus. Un secret bien gardé entre lui et cette masse blanche.

Outre cette impression sur papier, unique et non reproductible, c’est ce rituel répétitif et millimétré qui constitue l’essence de sa pratique. Un chaman qui, avec cette étrange libation, exorcise, au nom de toute l’humanité, la montagne d’un trauma enfoui ? Il ne s’agit plus de produire une forme, mais d’accueillir une présence.

Il est toutefois difficile de ne pas voir dans ce geste d’une humilité à toute épreuve une liturgie panthéiste d’un homme qui reconnaît sa place dans l’espace et le temps — une poussière à l’échelle cosmique, virevoltant dans son propre tourbillon existentiel.

Lui récuse toute dimension rituelle. Et les émotions ? « J’ai une approche matérielle de la démarche », insiste-t-il. Pourtant, il est difficile de ne pas percevoir, dans ce geste d’une humilité sans faille, les contours d’une liturgie diffuse : celle d’un homme qui reconnaît sa place dans l’ordre des choses, comme une poussière à l’échelle cosmique, virevoltant dans son propre tourbillon existentiel.

Ne s’agit-il pas aussi, dans ces épreuves en creux, prélevés sous l’œil bienveillant de sa compagne Mary Joly, une forme de haïku qui, au contact d’une matérialité géologique, fixe pour l’éternité (!) de brefs instants de bonheur : autant de fragments poétiques traçant l’itinéraire d’une archéologie intime, désormais écrite à deux ?

Denis Gibelin à la Marbrière de la Sainte Victoire – Photo © 2021 Serendipity Studio pour artWorks!
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