Peindre pour ne pas se laisser effacer, pour s’imposer au monde quand on en est empêché, voilà ce qui semble être le programme pictural des deux artistes, Najah Albukai et d’Alireza Shojaian, actuellement à l’affiche de la Galerie Depardieu, Nice. « L’ombre des hommes » est une exposition concoctée par Muriel Mayette-Holtz sur une invitation du hôte des lieux, Christian Depardieu, qui donne carte blanche à la nouvelle directrice du Théâtre national de Nice.

par Janaka Samarakoon pour artworks! | 06/03/2021
« Ombres d'hommes », carte blanche à Muriel Mayette-Holtz

Nous sommes face à deux personnalités artistiques dont, au premier abord, la démarche semble diamétralement opposée : l’un, d’un apparent académisme avec ses compositions lisses, tout en couleurs suaves et des modèles aux poses convenues esquissés d’un dessin sage — des « académies », justement, au sens scolaire du terme — alors que l’autre semble se proposer de fouiller dans les tréfonds de l’existence la noirceur tapie, façon Goya tendance graveur…
Cette conclusion, dans sa hâte, est forcément simpliste. Reprenons donc au début…

Alireza Shojaian est né en Iran. Il aime peindre les garçons. Il aime les garçons tout court. Mais sa façon de peindre et de vivre est réprimée sans concession en Iran. Comme dans de nombreux pays encore dans le monde, la république islamique d’Iran punit de la peine capitale les amours du même sexe. Une situation désespérante qui fait que, jusqu’à ses 20 ans, l’artiste nous confie qu’il prie Dieu chaque soir d’en faire un homme convenable, pour se réveiller le lendemain effrayé que son voeu ne soit pas exaucé… Une jeunesse sacrifiée. Et un art sacrifié, car l’art qu’il veut pratiquer n’a pas non plus droit de cité. La censure étatique bannit toute représentation picturale de la nudité. Dépossédé ainsi de l’essence de son être, que lui reste-t-il à faire dans son pays ? Fuir. C’est ainsi qu’à l’issue d’un périple homérique, Alireza Shojaian rejoindra la France où il vit et travaille. Il peut enfin peindre comme il l’a toujours souhaité et aimer qui il veut.

Avec cette nouvelle liberté personnelle et artistique, Alireza Shojaian se lance donc dans sa quête restée inachevée… On en voit quelques jalons les plus saisissants dans l’exposition de la Galerie Depardieu. Il s’agit d’un artiste qui célèbre la nudité masculine, faisant enfin sauter la chape de plomb qui l’en avait empêché. Vu d’ici, cela peut sembler anodin. Mais pour l’artiste iranien, c’est l’aboutissement d’un acharnement. Une victoire durement acquise au terme d’un combat rudement mené. La seule qui compte vraiment.

Accusée — on le sait — de tous les maux, la masculinité reste, dans les temps qui courent, une affaire épineuse. Ici, exempte de toute tentation de domination ou de narcissisme pour lesquelles l’homme occidental est pointé du doigt aujourd’hui, celle que Alireza Shojaian nous présente ne saurait être une masculinité triomphante. Au contraire, c’est une condition — comme on dit la « condition » féminine — en phase avec le monde, sans agression.

Accusée — on le sait — de tous les maux, la masculinité reste, dans les temps qui courent, une affaire épineuse. Ici, exempte de toute tentation de domination ou de narcissisme pour lesquelles l’homme occidental est pointé du doigt aujourd’hui, celle que Alireza Shojaian nous présente ne saurait être une masculinité triomphante. Au contraire, c’est une condition — comme on dit la « condition » féminine — en phase avec le monde, sans agression. Les jeunes hommes qui habitent les panneaux de bois d’Alireza Shojaian sont bien dans leur présence charnelle et ne demandent qu’à être. Être dans le monde sans rien revendiquer de plus. Juste pour se comprendre — la formule est d’Heidegger — en existant… Sans équivoque ni pudeur, ils s’abandonnent dans leur innocence. Nous, les spectateurs, les surprendrions presque. D’une pureté originelle, ils semblent ignorer la beauté qui émane de leur corps. Ils correspondent en somme, l’analogie faisant insidieusement son chemin, aux jalons de la représentation de la nudité féminine, telle qu’elle est pratiquée dans une histoire de l’art millénaire, notoirement « phallogocentrique ». Dans une démarche qui peut sembler paradoxale, l’art de Alireza Shojaian défendrait alors le droit du mâle d’être aussi désirable et désiré que la femme. Dans son instinct de domination, dans sa quête de vouloir aimer — aimer = dominer ? — l’homme aurait-il oublié de revendiquer son droit d’être aimé à son tour, d’être désiré ? D’être une femme, pour dire vite ! Voilà le genre de questionnements que soulèvent les compositions faussement académisantes et naïvement orientalisantes de l’artiste iranien. 

Yanick (40 x 60 cm), Alireza Shojaian, 2020 | Photo courtesy Galerie Depardieu

A la manière d’un Kehinde Wiley, Alireza Shojaian parsème ces arrières-plans d’éléments végétaux et floraux et déclenche, comme le portraitiste américain, un décalage référentiel. Alors que Kehinde Wiley utilise le procédé pour déstabiliser les stéréotypes sur la culture afro-américaine, Alireza Shojaian s’en sert pour proposer une relecture des codes de la virilité qui s’en trouve apaisée, adoucie, « domestiquée »… Loin de son obsession dominatrice instinctive, la masculinité se veut en réconciliation avec le monde. Une astucieuse déconstruction d’un stéréotype, renforcée par la nostalgie, voire la tristesse retenue, émanant souvent de ces modèles qui, introvertis, se livrent silencieusement, à une bataille pacifiste pour exister.

Ensuite, il y a le Syrien Najah Albukai. Autre pays, autre combat, mais la même injustice subie. Le couperet de l’intolérance, cette infernale machine à broyer toute tentative d’émancipation, est tombé de même sur Najah Albukai. Lui a enduré de longs mois de prison, et ce à trois reprises. Son crime : sa participation, comme des milliers de jeunes comme lui, au Printemps arabe. Pour être descendu dans la rue contre une dynastie de despotes qui régente d’une main de fer son pays depuis plus de 60 ans, Najah Albukai s’est retrouvé victime d’une machination kafkaïenne. Les trois passages dans des prisons bondées ont noirci son horizon. Lorsque l’impuissance gagne face à un monstre sans visage, la vie devient une hallucination. C’est ce que l’on voit dans les impressions petit format du graveur exposées à Nice.

Entre Daumier et Goya, Daumier pour le grotesque de la comédie humaine et Goya pour sa noirceur saturnienne, Najah Albukai nous dévoile une danse macabre qui révèle l’absurdité arbitraire d’une classe dirigeante vieillissante qui, aveuglée par le pouvoir et obsédée par sa rétention, envoie en enfer les âmes innocentes.

Après ces épisodes d’incarcérations, Najah réussit lui aussi à fuir son pays et à trouver refuge en France. Dès lors, une et une seule obsession : ne pas oublier. Garder en mémoire cette injustice que des hommes ont perpétrée sur d’autres et dont il a été témoin. Najah Albukai qui broyait du noir dans sa prison surpeuplée noircit maintenant les papiers à dessins d’un trait obsessionnel. Une obsession pratiquée comme une méditation pour dominer ses démons. Ce trait qui le caractérise a pour leitmotiv l’ambiance délétère des structures pénitentiaires syriennes, de véritables camps de concentration, où l’on entassait comme du bétail la jeunesse du pays à qui il devait confier son avenir. 

Cuisiner, Najah Albukai, 2020 | Photo courtesy Galerie Depardieu

Comme un roman graphique, les gravures présentent à tour de rôle les épisodes et les protagonistes de ce cauchemar éveillé, bourreaux et victimes confondus. Dans ces compositions chargées d’émotion, pas un seul millimètre carré qui n’ait été épargné par l’entreprise monomaniaque de l’artiste. En arrivant en France, lors de sa résidence de la Fondation Dufraine, où il croisera par ailleurs le chemin de Alireza Shojaian, Najah Albukai a l’occasion de perfectionner la technique de gravure dont il avait jadis appris des rudiments. A côté du stylo Bic®, la gravure va devenir alors son mode d’expression privilégié. Une pratique qui s’avère tout à fait en phase avec le degré de détail et de minutie que demandent ses compositions où se manifeste une véritable horreur du vide. Dans la gravure, qui consiste à dessiner le négatif mais à imprimer le positif, le vide ne devient-il pas le plein ? En outre, la pratique nouvellement adoptée lui procure une tournure sémantique bienvenue qui renforce le sens de son geste. Najah Albukai grave sur la plaque métallique, nous confie-t-il, ce qui est gravé dans sa mémoire comme pour tout documenter, avec urgence, afin de ne rien oublier, ne rien pardonner. Entre Daumier et Goya, Daumier pour le grotesque de la comédie humaine et Goya pour sa noirceur saturnienne, Najah Albukai nous dévoile une danse macabre qui révèle l’absurdité arbitraire d’une classe dirigeante vieillissante qui, aveuglée par le pouvoir et obsédée par sa rétention, envoie en enfer les âmes innocentes.

Ce faisant, Najah Albukai rejoint son camarade iranien dont la démarche nous semblait si différente de la sienne. Tous deux ne font-ils pas de l’art pour montrer l’inmontrable et pour dire l’indicible ? Tant pis pour ceux qui ne veulent ni voir ni entendre. La légèreté apparente de l’un devient ainsi chargée de responsabilités et la noirceur du trait de l’autre se pare d’une lueur incandescente. Comme la lumière qui, pour les deux exilés, se profile au bout du tunnel.

Galerie Depardieu

6 rue du docteur Jacques Guidoni
06000 Nice – France
Horaire : Du lundi au samedi de 14h30 à 18h30 Entrée libre

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L’exposition « Ombres d’hommes »

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